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Les origines
Au départ de toutes les grandes traditions mondiales du théâtre, la représentation est toujours liée au mythe, donc au religieux. S'y mêlent la musique, la danse, le mouvement, la poésie, et l'image symbolique dans une évidente unité.
Le No, le Kabuki, le Bunraku au Japon, le théâtre balinais, les cérémonies africaines et même la tragédie grecque obéissent à ce principe. Le théâtre du geste et de l'image, c'est le théâtre des origines.
La Commedia dell'arte et le théâtre savant
La Commedia dell'arte envahit l'Europe et fonde notre théâtre occidental, entrelaçant danse, mouvement, musique, poésie et quelques textes de jeu fixés. Shakespeare en Angleterre, Molière, Corneille, Racine en France, ces grands auteurs imposent des textes puissants et un théâtre où les techniques corporelles disparaissent. C'est ce qu'on appellera le théâtre savant, enseigné à l'académie des arts sous la rubrique "déclamation".
Le temps des grands textes du répertoire est arrivé : Molière, Shakespeare, Lope de Vega, Corneille, Racine, Marivaux, Goldoni, Beaumarchais puis Fedeau.
De l'explosion du langage à la révolution du corps
À la fin du 19ème siècle, les romantiques scandalisent, bouleversent le bon goût et déstructurent les règles classiques du langage. Puis arrive un Alfred Jarry par qui il explose, mêlant vulgarité et néologismes.
Puis, c'est Apollinaire, (Les mamelles de Tirésias) ou P. A. Birot (Le Bondieu) chez qui le sens et le mot divorcent.
Vient Artaud qui nous dit que la scène n'est pas le lieu du texte mais de l'action et du corps de l'acteur souffrant. À la même époque, le polonais Witkiewicz écrit des pièces-délires et rêve d'un théâtre d'images fantasmatiques qu'il ne parviendra jamais à réaliser vraiment lui-même.
La dernière guerre mondiale et ses folies accélèrent le mouvement avec, dans les années 50, le théâtre absurde d'Adamov, Ionesco, Beckett.
Chez Beckett, les personnages perdus semblent tourner en rond dans le désert où le texte s'atomise, pour finir par s'absenter de la bouche du comédien, dans la "dernière bande". Comment écrire du théâtre après Beckett ? demandait Jean-Pierre Vincent lors d'une conférence sur ce sujet. Il terminait en disant : "Et si nous osions écrire, à nouveau, des dialogues ?" C'est ce que font nombre d'auteurs aujourd'hui, partout dans le monde.
En France, en Italie ou en Allemagne, on s'est mis à expérimenter de nouvelles façons d'écrire pour le théâtre. Mais a-t-on réellement pris conscience que parallèlement à cette mise en abîme du texte depuis 150 ans, une révolution décisive s'était opérée au théâtre : la révolution du corps et de l'image.
François Delsarte
Au milieu du XIXème siècle, un jeune homme nommé François Delsarte quitte sa province avec les quelques économies de sa famille modeste pour étudier le chant à l'académie des arts de Paris. Au bout de quelques mois, il éprouve une terrible douleur chaque fois qu'il chante. Ses professeurs et les médecins en concluent qu'il ne peut pas chanter. "Dieu a voulu que je chante, je chanterai" dit-il. Et il invente une nouvelle pédagogie de la respiration pour chanter en évitant la douleur. À partir de là, il remet en cause toutes les pédagogies de l'Académie. Il questionne la danse et la "déclamation théâtrale". Il ouvre des cours, analyse le corps, le mouvement, les différents masques du visage humain (la douleur, la tristesse, la joie, etc.…). Il crée des éléments pédagogiques quasi scientifiques pour le théâtre et la danse.
Cet homme, oublié aujourd'hui, est certainement au départ de la danse contemporaine et du travail corporel au théâtre. Il fait des tournées dans le monde entier, rencontre Isadora Duncan, Stanislavski, Laban.
Les grands mimes du XIXème siècle
D'un autre côté, les compagnies de commedia dell'arte ont survécu jusqu'au XIXème siècle. Elles animent le boulevard du crime immortalisé par "Les enfants du Paradis" de Carné. La Comédie Française leur interdit le répertoire, ou tout simplement de parler, de chanter, etc… Ils vont donc mimer en silence.
C'est ainsi que naît le grand Debureau dont le travail sera prolongé par Etienne Decroux qui formera Barrault, puis Marcel Marceau. L'enseignement de Decroux filtrera vers l'Allemagne, la Pologne et la Russie. Decroux sera au cœur de l'enseignement de Jacques Copeau pour un nouveau théâtre.
Les pédagogues du corps
Mais il y a d'autres pionniers à nommer…
Gordon Craig et l'acteur dont il rêve : la "sur-marionnette".
Rudolf Laban, qui fonde une école de théâtre et de danse qui existe toujours en Angleterre et que Pina Bausch a fréquenté un moment (Laban tellement fasciné par le corps, ira jusqu'à mettre en scène les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin).
Stanislavski, qui au terme de sa vie découvrira "l'action physique" et ce seront plutôt ses élèves Meyerhold avec la biomécanique et ses "machines à jouer" ou bien Vartanghov qui prospecteront sur le travail corporel.
Plus récemment, Jacques Lecoq, comédien chez Dasté, développera sa nouvelle conception du mime au service de l'acteur, redécouvrira la Commedia dell’Arte avec Dario Fo et Giorgio Strehler, et la tragédie grecque avec Vilar.
Les années 1960-1990
C'est après la dernière guerre que les créations d'un "théâtre du geste et de l'image" vont apparaître véritablement.
Dans les années 60, l'"Arlequin, valet de deux Maîtres" mis en scène par l'italien Strehler, l'arrivée du théâtre carnavalesque des Argentins à Paris (Victor Garcia, Jorge Lavelli, le théâtre Tsé d'Alfredo Arias), le "living théâtre" et le "Bread and Puppet" des Etats-Unis, le Polonais Grotowski et son théâtre laboratoire caractérisent le théâtre du geste et de l’image.
À partir des années 70, Ariane Mnouchkine fonde le Théâtre du Soleil, Peter Brook son Centre International de Créations Théâtrales à Paris et Tadeusz Kantor développe son théâtre de la mort.
On découvre aussi des artistes qui vont se passer du texte : Bob Wilson et son "Regard du sourd" (8 heures d'images muettes) ; Pina Bausch et son Tanz Theater ; Philippe Genty.
Les années 1990-2000 et suite
Plus récemment, le texte réapparaît fortement avec le Théâtre de Complicité de Simon Mac Burney en Angleterre ("the elephant vanishes") ; Robert Lepage ("Les 7 branches de la rivière Ota" au Canada) ; Omar Porras ("La visite de la vieille dame") en Suisse ; Christophe Marthaler en Allemagne ; Lev Dodine en Russie ("Gaudeamus") ; et avec Eric Lacascade (série des Tchekhov), le texte est intégralement traité. Citons encore les fusions du théâtre et du cirque des Nouveaux Nez ou de James Thiérrée, les aventures singulières du Théâtre du Radeau, du Théâtre de la Mezzanine. Que ceux que nous oublions nous pardonnent…
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